Parcours
Récit de John Macgregor
(Traduit de l'anglais: John's journey)
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Date:

25 Aoùt 2003

Email:

johnmac1111@bigpond.com





Qu'est-il arrivé ?

En 1997, je me suis retrouvé accidentellement sur le forum des ex-premies. Le titre du premier des sujets de conversation était: "Qu'est-il arrivé ?".

Profondément retranché dans le monde de M, et membre du comité directeur d'Amaroo, je n'ai pas lu ce message - et j'ai poursuivi ma recherche d'un site dévotionnel. ("Ferme ta gueule puante", titre d'un autre sujet de conversation m'ayant aidé à prendre cette décision.)

Il est ironique pour moi de constater que - six ans plus tard - "qu'est-il arrivé ?" est la principale question que je me pose en tant qu'ex-premie.

Les personnes qui entrent dans les sectes ont en général une intelligence au dessus de la moyenne, et même pendant les années 1970, il était évident - gros comme une montagne - que rien n'était en faveur de Maharaji. Nous y sommes pourtant allés, et nous y sommes restés: rien n'y personne n'aurait pu nous en dissuader. Pourquoi ?

Dans l'Allemagne nazie, d'après les témoignages, les SS qui étaient au cœur des choses étaient quasiment mis en transes par tout un arsenal de stimulants (cathédrales de lumières à Nuremberg, signes distinctifs de grades, Sieg Heils, etc) développés dans une sorte d'ingénuité inventive. Le but était de les mener à une disparition de leur individualité, un état d'insouciance, afin que les membres du parti, puis toute la nation, soient totalement soumis aux exigences de pouvoir de leurs leaders.

Ce qu'il est intéressant de constater, c'est qu'après la guerre, ces mêmes SS se sont retrouvés quelque peu ahuris … se demandant ce qui avait bien pu se passer !

Je nous compare aux SS, non pas parce que nous avons été des nazis, ni parce que Maharaji ressemble à Hitler en quoi que ce soit - ça n'est pas le cas - mais parce que le même type de phénomène de groupe s'est produit dans les deux cas. Les nazis, eux aussi, sont nés dans l'ère moderne, ils étaient adeptes de la technologie, et ils étaient ostensiblement non religieux. La grande différence, c'est qu'Adolf Hitler avait une meilleure maîtrise du symbole et du mythe que Maharaji. Là où les événements publics de M (à l'exception de Peace Bomb et de quelques uns des premiers événements dans les pays occidentaux) ne provoquent un profond sentiment de dévotion et de transcendance qu'à une petite échelle et de façon transitoire, les grands rassemblements de Hitler étaient spectaculaires et absolument grandioses, et ils unissaient des millions de personnes d'une manière soutenue.

Là où Maharaji se répète, et ses idées sont plutôt empruntées, les discours d'Hitler étaient à la fois subtils et hypnotiques.

Il semble donc que - mis à part les scandales sexuels et financiers où il s'est enlisé - les plus grandes erreurs de Maharaji aient été :

* il est resté culturellement illettré
* il s'habille comme un parrain de la mafia
* il aspire à un mode de vie bourgeois
* il a négligé de développer ses capacités d'orateur
* il a aboli le satsang
* il a détruit l'esprit de groupe des premies.

Ce qui précède dénote son ordinarité, contredit sa demande de dévotion, dévalorise ses qualités soi-disant divines, et étouffe le mouvement de masse émotionnel qui aurait pu faire de son message un succès.

La cause profonde en est probablement la lente dilution, en Maharaji lui-même, de la fraîcheur, de la joie, et de l'idée de son destin qu'il a eue dans sa jeunesse - toutes très réelles sinon tout à fait 'divines' - et leur remplacement par la cupidité matérielle, et plus précisément par une prédilection aiguë pour les mécanismes d'exploitation financière.

La 'possession' est contagieuse, et lorsque le leader perd du courant, les disciples s'envolent comme des mouches.

Mais il advient que ces derniers se regroupent quelques années plus tard, et qu'ils se demandent : "mais que s'est-il passé ?". Je rédige ce parcours parce que j'essaie de suivre certains de mes liens psychiques jusqu'à leur point de départ, afin de comprendre ce qui a bien pu se passer.

Commençons par le début. Sous l'appellation de Connaissance, la méditation avait un fort attrait somatique. N'avions-nous pas passé nos mois de gestation à écouter la respiration de notre mère, nos oreilles baignant dans son liquide amniotique ? La première chose que nous avons vue fut probablement un flot de lumière. (Notre langue était même repliée vers l'arrière - ou bien n'est-ce qu'un mythe hindouiste ?)

Ce qui m'a attiré vers Maharaji, c'est qu'il était différent. Son matérialisme flagrant, tout comme ses pustules, ne servaient qu'à le distinguer des gourous plus âgés, qui s'exprimaient mieux, et qui étaient vêtus de robes. Il n'avait pas besoin de signes extérieurs, il ne 'venait pas pour nos idées préconçues'.

Je ne suis pas certain d'avoir compris ceci de moi-même. Ce que j'avais oublié, jusqu'à une date récente, c'est que l'essentiel de ce que nous pensions pendant les années 1970 nous était dicté par les mahatmas. La plupart des premies 'fondateurs' - qui étaient venus d'Inde dans les pays occidentaux afin de mettre sur pieds la DLM, avaient été cloîtrés avec des mahatmas pendant des semaines, parfois pendant des mois. Ils avaient subi un lavage de cerveau complet. Puis les mahatmas sont arrivés dans ces pays occidentaux, reproduisant la même chose pour le reste d'entre nous : des heures de satsangs interminables, jusqu'à ce que nos oreilles sifflent et que notre cerveau devienne du porridge.

Maharaji répétait de temps en temps ses affirmations de divinité et ses demandes de dévotion, mais les mahatmas faisaient des exposés incroyables ad nauseam. Après avoir été suffisamment satsangués (c'est à dire que notre mode de pensée avait été modifié), nous avons pris le relais afin de faire subir aux autres le même traitement. Comme l'a dit au dix-neuvième siècle Gustave le Bon, le premier auteur - et peut-être le meilleur - à s'être penché sur la psychologie de masse,

'Les idées sont transmises à une foule par l'affirmation, la répétition, et la contagion' (Psychologie des Foules, ndt). C'était un processus quasi-automatique.

Dans les religions occidentales, on était inévitablement passé de la tradition à l'hérésie (encore une fois), et beaucoup de personnes de moins de 30 ans étaient mûres pour n'importe quel raccourci spirituel hérétique. Les gens se sont précipités en masse dans la secte de M, dans d'autres sectes, et vers d'autres nécessaires spirituels plus anodins. Il y avait, et il y a toujours une aspiration à la douceur, à la créativité, à l'union et à l'égalité - le côté féminin.

Maharaji a réussi à 'attraper' certaines de ces énergies sociales, sans doute parce qu'elles abondaient dans la société, et non parce qu'il a de grandes compétences dans ce domaine. N'importe quelle personne douée d'un minimum de talents (ayant par exemple la capacité de faire de belles phrases), et ayant de bons appuis (des mahatmas, et un père saint et décédé) aurait pu faire aussi bien. Et nombre de ses rivaux ont fait beaucoup mieux que M, orateur moins qu'entraînant.

Comme je l'ai dit, je pense que l'abandon par M de son étincelle originelle pour le matérialisme est vraisemblablement ce qui a éteint les flammes, condamnant sa mission à son inconséquence actuelle, sur le plan mondain. Aujourd'hui, 30 ans après son apogée de Dieu-Star sur le point d'apporter la paix au monde, ce qu'il lui reste de spectaculaire, c'est sa cupidité financière.

Parmi tous les enfants violés, les premies d'ashram épuisés et les transfuges, je pense que le commentaire chiffré le plus renversant sur les 32 ans de sa mission occidentale, c'est le montant de sa fortune personnelle (du moins pour ce qu'on en connaît) : à peu près 50 millions de dollars. Alors que Elan Vital - son véhicule pour apporter son message au monde, est pratiquement démuni. Elan Vital est effectivement insolvable, et littéralement insolvable en ce qui concerne l'Australie.

Et le phénomène n'est pas nouveau. Selon l'article de Newsweek de 1976, que Jean-Michel a récemment reproduit sur EPO : (http://www.ex-premie.org/pages/newsweek76.htm)

"En quatre ans, depuis que Maharaji, le gourou indien, a installé sa DLM aux USA, l'adolescent dodu a acquis 50.000 disciples aux USA, une femme ex-hôtesse de l'air, une flotte de voitures, et un abri de 400.000 dollars à Malibu. Tandis que son organisation accumulait un déficit de 650.000 dollars … "

Il y a toujours eu un vaste déséquilibre entre les ressources que M a attribué à la propagation de son message, et les ressources qu'il s'est attribué à lui-même. Je ne vois pas ce qui pourrait être plus clair quant à ses priorités dans la vie !

Et il est remarquable que très peu de premies prennent le temps de s'interroger à ce sujet. Il y en a même beaucoup qui quittent la Connaissance sans s'en être jamais soucié.

Je pense que j'en ai fait partie. J'avais toujours pensé que Maharaji méritait ce qu'il y a de mieux, et que tout luxe qu'il s'accordait était dû à la personne la plus 'attentionnée' de cette planète. ('Attentionné' est un qualificatif qu'il utilise fréquemment pour se décrire lui-même.)

On pourrait écrire un livre entier sur les rationalisations que font les premies à propos de M. (Comme l'a dit le psychiatre après un week-end à Fawlty Towers - série télévisée burlesque, ndt : 'En voilà assez pour faire une conférence'.) Cette histoire d'être 'attentionné' est un de ses principaux mantras depuis des années, et vaut la peine d'être examinée de plus près.

J'avais été conditionné si bien et si jeune à cette idée d'attention de la part de M - essentiellement par les mahatmas - que pendant 28 ans, il ne m'est jamais venu à l'esprit que ce mot avait un autre sens. M n'était pas 'attentionné' au sens habituel du terme, le mot signifiait ici 'attentionné comme Maharaji'. Quoi qu'il fasse était 'attentionné' par définition. S'il hurlait ou s'il plaisantait, s'il vous demandait de l'argent ou s'il vous faisait un cadeau, s'il faisait attention à vous ou s'il vous ignorait - c'était une attention parce que ça venait de lui.

Le mot était dépouillé de son sens originel : et beaucoup des mots employés par M ont subi le même sort au fil des ans.

Les actes de M étaient souvent ceux d'une personne qui ne se soucie pas des autres, d'une manière patente (et il en est encore ainsi aujourd'hui) : il garde l'argent pour lui, il emploie un valet de chambre et une secrétaire (tous deux épuisés, malades et mal payés la dernière fois que je les ai vus) pour mettre au broyeur les lettres que les premies lui envoient ; il contrôle le comportement de ses proches ; et il rend les autres responsables de pratiquement tout ce qui va mal. (Laissez tomber le mot 'pratiquement'.) Lorsque son frère a rompu avec sa femme, M l'a agressivement menacée pour le cas où elle n'obéirait pas à ses ordres, si elle faisait des vagues, et si elle n'abandonnait pas ses prétentions pour ce qui était juste nécessaire à l'éducation de sa fille. En ce qui me concerne, j'ai participé à l'organisation de grands programmes où M a refusé de se montrer, sans un seul mot d'explication. En lisant les archives du forum, j'ai dénombré une demi-douzaine de personnes (la plupart d'anciens PAMs) qui savaient que Jagdeo était un pédophile dès les années 1970. (M ne l'aurait pas su ?)

Et pourtant, il est intéressant de noter que des milliers de premies - y compris ceux qui sont au courant des faits qui précèdent et ne les discutent pas sérieusement, croient de tout cœur que M est 'attentionné'.

On peut difficilement soutenir que ce terme se réfère à un véritable phénomène - qu'il ait un comportement généreux, qu'il témoigne de sollicitude, qu'il ait des intentions bienveillantes. (Il est vrai que M est capable de telles attitudes, mais elles sont noyées part la foule de ses attitudes opposées. Et on ne peut pas dire que donner la C, voyager de par le monde etc soit une preuve d'attention - étant donné que la personne la plus égoïste de cette planète ferait de même si elle en tirait les bénéfices financiers que M en tire.)

Le sens de ce mot est-il donc extraterrestre ? Existe-t-il dans une dimension meilleure que celle où nous vivons ? Ce mot a-t-il un sens particulier pour Maharaji, mais incompréhensible pour nous simples mortels ?

Le monde de M est basé sur des réalités assez fades : un lignage fabriqué ; une Connaissance 'unique' utilisée par un millier d'autres gourous ; un maître alcoolique ; l'abdication de sa responsabilité pour des enfants violés, un cycliste décédé, et tout le reste. Et pourtant, M est universellement considéré par les premies comme la mine de Toute Bonne Chose. Cette vision est en dissonance avec sa véritable vie - même pour ce qui en est connu de tous, et c'est un exercice intéressant que d'essayer de voir sur quoi elle est enracinée.

La première chose qu'il faut peut-être noter, c'est que sur le plan psychologique, les premies se comportent comme une 'foule'. Ils se rencontrent sur le Net via First Class (un réseau fermé et privé, ndt), ils font des conférences téléphoniques, ils font des réunions d'équipes, ils assistent à des réunions vidéos. Ils se réunissent fréquemment par milliers pour des événements réels. Ils ont une vision remarquablement uniforme de M et de la Connaissance, au point de parfois répéter les mêmes phrases et avoir les mêmes attitudes corporelles.

De telles 'foules' sont les vecteurs parfaits de ce qu'on a appelé une 'infection psychologique'. Gustave le Bon disait qu'une foule (qu'elle soit assemblée en un lieu, ou qu'elle soit unie via des croyances politiques ou religieuses) est :

Mobile, suggestible/crédule, impulsive, dotée de valeurs morales différentes (plus élevée ou plus basse) de celles d'un individu, intolérante, dictatoriale, conservatrice, inintelligente, irraisonnable, déraisonnable, mentalement inférieure, puissante, inconsciente, tournée dans une direction fixe, primitive, qu'elle masque les intérêts personnels, qu'elle manque de préméditation, qu'elle pense par images, qu'elle pense en termes d'absolus (en ce qui concerne le sens et la moralité), qu'elle est parfois violente, qu'elle est essentiellement servile, qu'elle répond à la force, qu'elle détruit la faiblesse, qu'elle est conforme aux traditions.

La foule, selon lui, 'a besoin d'un dieu avant toute autre chose'. Ou plus précisément : 'Elle a besoin d'un leader, lui-même possédé par l'idée de cette foule, jusqu'à l'irrationalité ou la folie'.

(Ca vous dit quelque chose ?)

Qu'est-ce qui fait que le groupe, la foule, peut voir la divinité et la perfection en un marchand de tapis indien trapu et à l'expression indigente ?

Avec ma compréhension grossière, je dirais que les événements principaux de notre vie sont dictés par des archétypes. Ce terme n'a aucun sens mystique : je veux juste dire que les personnages importants de notre vie, tels que notre mère, notre père, les professeurs, les prêtres, les leaders, les héros, et bien sûr Dieu, nous ont accompagnés depuis qu'Homo Sapiens est apparu. Et par la vertu de cette longue présence, ils ont inévitablement tissé leur toile dans notre architecture mentale.

Et tout comme nous évoluons dans les scènes de notre vraie vie structurées comme des mythes (voir ce qui suit à ce propos), nous faisons graviter dans notre vie des personnages qui correspondent à ces 'images' archétypales de notre esprit. S'il n'en était pas ainsi, Arnold Schwarzenegger, Mère Theresa et la Princesse Diana n'auraient jamais eu une telle popularité.

Pendant des années, M a cultivé le personnage du 'père' dans l'esprit de ses premies - et même celle de la 'mère' et du 'frère', grâce aux mots d'arti. Il s'est représenté comme un 'professeur', sans parler de Dieu sous forme humaine. Ca fait un sacré paquet d'archétypes. Et il avait pour cela les bons appuis : un lignage évident (qui s'est par la suite avéré créé de toutes pièces, mais peu importe), et un certain nombre de mahatmas engagés avec acharnement à faire entrer profondément son message dans la tête de ses jeunes disciples.

Si nous étions nés dans une culture où les croyances sont universelles et rigides (la norme dans l'histoire des civilisations), M n'aurait pas eu la moindre chance - à moins de se conformer au modèle prédominant. S'il avait fait la moindre allusion à sa 'divinité', il serait reparti chasser le bison ou moudre le grain comme n'importe qui d'autre. Mais parce que nous sommes nés dans un monde qui commençait à s'effilocher, où les valeurs commençaient à s'effondrer, nous étions mûrs pour sa cueillette. Et la projection a fait son travail.

Le style oratoire atroce de Maharaji, ses platitudes, la transparence de ses appétits mondains nous sont devenus invisibles. Lorsqu'un film est projeté, on se laisse prendre au piège de ce qui est projeté à l'écran. Le dernier des soucis qu'on peut avoir à ce moment, c'est la nature de l'écran. Ca mettrait tout par terre.

Nos antennes de jeunes adultes, cherchant Dieu et idéalistes, s'évertuaient à trouver des réponses à nos aspirations archétypales. Une poignée d'accidents historiques amenèrent M sur notre orbite. Sa version du mythe divin correspondait à peu près à nos besoins (et à nos névroses).

C'est ainsi que Maharaji a assumé son rôle dans la manifestation de notre âme, rôle pour lequel il avait été préparé dans son enfance.

L'enjeu n'avait rien dévident - sagesse de sa part, besoin de rationnel de la nôtre ; quoi que ce soit de pratique, à utiliser dans ce monde. Les forces en jeu étaient nos énergies intérieures, d'un côté comme de l'autre (mais essentiellement les nôtres, à mesure que le temps passait et qu'il menait une vie de plus en plus dissipée). De grandes attentes, probablement en rupture de ban parce que nous n'avions plus de culture religieuse - voire plus de culture du tout - vers laquelle nous aurions pu nous diriger. Ces attentes étaient 'en rupture de ban', pas seulement parce qu'elle étaient éparpillées - à la recherche d'une demeure, mais dans le sens où elles avaient été détachées des réalités mondaines - mariage, famille, travail, la terre, qui les avaient auparavant étayées. Certains d'entre nous erraient donc sur cette planète comme des âmes désincarnées. Il n'y avait qu'un pas à faire pour abandonner totalement notre sens pratique, et entrer dans la transe - parfois légère, parfois sévère, de l'adoration de M.

La projection est un phénomène puissant. L'impossible devient réalité, un accident de l'histoire devient 'destinée'. Et un simple teen-ager banal de Hardwar, absolument illettré et inculte - il a dit une fois que ça lui aurait plu que Shakespeare s'exprime en anglais correct - devient une incarnation de Dieu plus élevée que toutes les icônes religieuses qui chevauchent l'histoire de l'humanité.

Pour nous, en tout cas. Cet enchantement juvénile était notre part du marché. En ce qui concerne Maharaji, il lui a suffi de quelques appuis, son lignage fabriqué, ses mahatmas d'une loyauté à toute épreuve, et - ça c'est un argument irréfutable, à mon avis - son air très assuré. (Cette dernière qualité est un aspect qu'il a toujours présenté en public, même au plus fort de ses avanies : il sait intuitivement que sans cette qualité, il perd tout pouvoir.)

Il s'agissait donc d'un mélange détonnant : une puissance immense, mais tout aussi instable, prête à vous exploser à la figure si vous la gardez trop longtemps.

Car c'est ce qui s'est produit. La véritable mission de Maharaji s'est achevée en 1976. C'est l'année où le QG international (et ses représentations dans les divers pays) a implosé. La plupart des gens d'ashram ont quitté les ashrams. Les premies ont fait défection en masse. M a effectué une retraite silencieuse. L'élan a stoppé. Il n'a jamais repris.

'1976', comme ce phénomène a été baptisé pendant des années, n'était pas l'échec d'une transformation personnelle, mais c'était une transformation mondiale.

Peace Bomb, son discours de 1970, avait pratiquement été le discours fondateur pour cette ère - une déclaration de principes de base. Oui, il s'agit de la Connaissance, de la culture de l'Inde, et bien sûr de dévotion. Mais le message central, c'est que la planète entière serait bientôt transformée sous la guidance de la plus grande incarnation divine jamais venue dans ce monde.

L'idée de Maharaji, c'est que les années 1970 seraient celles qu'il faudrait vivre pour croire à ce qui allait se produire. 'Les bâtiments du Parlement de l'Inde', a-t-il dit, 'deviendront un jour un urinoir pour mes disciples'. Non seulement il était le 'Seigneur de l'Univers, et 'plus grand que Dieu' (ce sont ses propres mots), mais ceux qui 'n'obéiraient pas aux ordres de Maharaji …. devraient mourir de honte'. Son Organisation Unie Divine (DUO) allait 'aider le monde à sortir de la misère et de la souffrance', et Millenium (notez ce nom) serait 'l'événement le plus saint et le plus significatif de l'histoire de l'homme'.

'Vous devriez sacrifier chaque goutte de votre sang pour Gourou Maharaj Ji', a-t-il dit. 'Obéissez à mes commandements, sinon vous vous noierez'. 'La seule raison à cette existence, c'est être d'un dévot'. 'Si nous lâchons Gourou Maharaj Ji … c'est comme un suicide'. 'Je gouvernerai le monde ! Regardez comment je vais m'y prendre'.

C'était un moment d'apocalypse classique. Tout comme pour le mysticisme juif du début du premier siècle, comme pour le nazisme, pour l'Islam et (probablement) pour Al Quaida, une série de réalisations récurrentes se produisaient. Pour nous, il s'est produit quelque chose que peu de gens ont l'occasion d'expérimenter : les éléments du mythe se mettaient en place sur terre.

J'ai repris plus bas le schéma en 5 parties que Morris Berman cite dans son ouvrage 'Coming to Our Senses : body and spirit in the hidden history of the West' (Reprendre ses Esprits : le corps et l'âme dans l'histoire cachée des pays occidentaux), qu'un ex-premie des USA m'a fait parvenir. Ses 5 étapes sont considérées comme un schéma universel qui s'applique à tout mouvement apocalyptique, quelle que soit sa taille :

1. Le monde qui nous entoure est considéré comme étant dans une situation désespérée, allant droit au désastre. (Pour les gnostiques juifs, ce 'monde' était Israël ; pour les nazis, c'était l'Allemagne ; et pour nous, au début de la globalisation, c'était tout le reste du monde.)
2. Après s'être caché dans les ténèbres pendant des années, l'ennemi, le 'poison en notre sein', est - dans un flash de réalisation - finalement identifié. (Pour Ousama Ben Laden, vers l'année 1990, c'était les 'Croisés' américains, pour les nazis c'était les juifs ; pour nous, c'était le 'mental'.)
3. On comprend qu'il faut faire une guerre pour purifier le monde et nous-mêmes. (La 2ème Guerre Mondiale, les Croisades ; Soul Rush, les tournées de Maharaji, Millenium, la soumission, etc.)
4. Le délivreur et ses acolytes sont identifiés. (Adolf Hitler; Judas Maccabeus; Maharaji.)
5. Un nouveau monde est envisagé : l'état idéal si longtemps désiré est finalement imminent. (Le Reich de Mille Ans ; la Nouvelle Jérusalem ; 'Je déclare établir la paix en ce monde !'.)

Soyons clair. En faisant un parallèle entre la DLM et le nazisme, je ne veux pas dire que M est un fasciste, ni qu'il veut déclencher une guerre mondiale, liquider des races etc. Il n'a jamais montré le moindre signe d'intentions de cette sorte. Au pire, il est une espèce de Napoléon.

Ce que je veux souligner, ce sont les parcours vers le salut que tous les participants à de tels groupes apocalyptiques partagent. Ils pensent tous que ce monde touche à sa fin ; ils identifient tous un ennemi qui empoisonne le monde ; ils sont tous d'accord pour dire qu'il faut livrer une bataille, intérieurement et extérieurement ; ils se joignent tous à un sauveur ; ils ont tous une sorte de monde idéal vers lequel ils se dirigent.

Sur le terrain - beaucoup s'en souviendront - la situation est désespérée, c'est la course contre la montre, parfois terrifiante : un défi plus grand (et pourtant tellement vivifiant) que tout ce que vous avez jamais vécu. Ceux qui étaient dans des situations désespérées, dans la drogue ou dans la solitude, sont soudain rechargés par ce but, et comme 'remplis d'une intensité passionnelle'. Pour la première, et peut-être la dernière fois de leur vie, ils ont capté un état archétypal - un état que la plupart des gens ne connaîtront jamais.

(Encore une fois, je parle de ce qui vit dans nos gènes, non dans notre esprit, dans les couches astrales ou quoi que ce soit de ce genre.)

Nous avons vécu tout ceci de 1972 à 1976 environ, comme une météorite qui trace dans le ciel. Ce fut l'essentiel de nos vingt ans. Puis une série de coups cinglants sont arrivés :

- Millenium : 129.000 des 144.000 élus ne se sont pas présentés ;
- Destruction de notre image ultime de l'unité, la Sainte Famille (Jésus dénonce Dieu) ;
- Mauvaise presse planétaire, et ridiculisation publique (le monde rejette son sauveur) ;
- Et finalement, désescalade lente et progressive de Maharaji : bureaucratisation ; 'Je n'ai jamais prétendu être Dieu' ; et amerrissage forcé de cette théologie indo-chrétienne - curieuse mais étrangement exploitable, qui avait animé tout ce mouvement.

Puis la Connaissance Allégée est arrivée, accompagnée du transfert anodin produisant un 'Prem Rawat qui parle de la vie' : réduction verbale à un pâle euphémisme, lèvres collées par une gerçure permanente, les pieds enfoncés dans un mètre de boue. L'homme le plus ennuyeux sur Terre.

La plupart des premies sont partis, parce que ce nouveau monstre de Frankenstein - mi-Seigneur de l'Univers, mi-être humain, était si contradictoire et si incompréhensible.

Les restes des années 1970 ont vécu depuis cette époque des échos de ces premiers temps. Et ce n'est que lorsque ces jours ont revécu - souvent subrepticement, toujours brièvement - que nous avons ressenti à nouveau ces vieux sentiments dans notre chair. Mis à part ces aperçus, après notre tocade eschatologique pour le salut de la planète, rien ne nous a plus jamais vraiment animé : en tout cas pas pendant des années, et sûrement pas à l'exclusion de toute autre chose. La Longue Dérive avait commencé.

Pour les vieux premies particulièrement, c'est comme si le bourgeois piteux et banal des dernières décades était une sorte d'imposteur - et que le 'vrai' Maharaji s'était endormi dans quelque tombeau perdu, comme le Roi Arthur, attendant des circonstances favorables pour le réveiller et le ramener dans ce monde pour le sauver enfin.

Bien sûr, tout ceci ne se passait que dans nos têtes. L'objet de cette passion intense, comme nous l'avons maintenant découvert, était ivre, ennuyeux, en quête de nouvelles voitures de luxe, apprenant à piloter, faisant la fête, ou simplement en train de compter son argent - alors que nous le pensions essentiellement occupé à surveiller chaque millimètre de nos progrès via son 'radar'. (Rappelez vous, il a dit, 'Je vous ai tous sur mon radar'.) Le personnage que nous avons vu sur scène, comme Mishler puis Dettmers l'ont si bien rapportés avec tous ces détails douloureux, est à l'opposé de ce qu'il est véritablement dans sa vie.

On ne peut pas dire que 50.000 personnes ont reçu la Connaissance aux USA (et des quantités équivalentes dans d'autres lieux) au début des années 1970 sans aucune raison. On ne peut pas l'expliquer que par des raisons négatives. (Nous étions jeunes, perdus, manipulés, etc.) Il y a eu une expérience : parfois c'était électrique, parfois océanique. Nous avions la certitude de vivre.

Maharaji (l'inverse de celui fabriqué par notre puissante imagination) a peut-être été secondaire dans tout ceci - même parfois hors propos, comme pour nous en Australie où nous l'avons rarement vu. Mais ces expériences se sont produites, tout comme nos idées sur lui. Si nous dédaignons tout ceci, nous dédaignons un des aspects les plus éclairants de notre histoire personnelle.

Ce qui ne signifie pas pour autant que nous devons en être nostalgique, ni essayer de le faire revivre. Ca n'est de toutes façons pas possible : ce fut un produit de l'esprit du temps, et cet esprit s'est évaporé - il est reparti sous terre. Mais il nous faut admettre que ce fut très réel pour nous. Et il nous faut aussi, avec le temps, guérir de notre colère envers M pour nous avoir trompés, et de ne pas avoir pu être notre dieu. Pour la plupart d'entre nous, ce fut la plus grande déception de notre vie. C'est vrai. Mais ça nous a aussi poussé à grandir et à nous distinguer en tant qu'individus. Il n'y a rien qui ressemble à l'abandon d'un gourou.

Combien d'ex sont prêts à accepter un million de dollars pour retourner à deux heures de méditation quotidienne, embrasser les pieds de Maharaji, et aller deux fois par semaine regarder ces vidéos abrutissantes, au milieu des bigotes ? En ce qui me concerne, je pense qu'une crucifixion avec des clous serait une bénédiction en comparaison. (La seule image visuelle que je peux invoquer pour y correspondre, c'est celle du tableau 'Le Cri' d'Edvard Munch.)

Pour toutes ces raisons, haïr M est le revers de la dévotion. Cette attitude remplit le même vide psychique que la dévotion. Pour avoir une vie heureuse, il faut être libre de l'une comme de l'autre.

Maintenant, je sais que M et la C étaient une illusion à tous les niveaux, sauf sur le plan psychologique (où ils avaient une réalité). Mais je suis heureux d'avoir connu les débuts de cette histoire. Il est possible que ça ait été une meilleure expérience que celle de l'université ou du travail, en ce qui me concerne. Je pourrais peut-être dire que j'aurais pu faire quelque chose de plus utile que d'entrer à l'ashram. Mais j'étais alors très déprimé, et l'ashram m'en a sorti. Autrement dit, il est tout à fait possible que si je n'y étais pas entré, j'aurais pu rester déprimé pendant des années.

Ce que je regrette, c'est d'avoir continué à vivre de cet écho faiblissant pendant 25 années, attendant le réveil du roi Arthur. J'aurais dû voir les graffitis sur le mur. Vers 1976, j'aurais dû prendre bien du recul, et me permettre d'examiner d'une manière dépassionnée les fondements de l'état de premie, et de la réalité de Mr Rawat : car - une fois dépouillé de toutes mes projections, bien des années plus tard - il s'est révélé être d'une banalité indicible.

Ca s'est pourtant produit, et tout n'a pas été mauvais. J'ai rencontré des personnes fantastiques, dont la plupart (premies et ex) sont encore des amis. J'y ai acquis quelques compétences, et j'ai eu d'excellentes relations. (Rien de ce qui a duré n'avait beaucoup de rapport avec M.)

S'il faut rendre honneur à son propre passé, il faut aussi accepter le point de vue des premies d'aujourd'hui. Pour eux, nous n'avons pas perdu notre dévotion pour M parce que nous avons cessé nos projections en devenant des adultes : c'est parce que notre 'mental' nous a dépouillé de cette 'réalité unique'. Nous ne reconnaissons plus la qualité unique de Maharaji, non à cause d'une meilleure compréhension, mais parce que nous ne le sentons plus en nous, là où il existe sous sa vraie forme. Le voile ne s'est pas décroché, mais il est maintenant devant nos yeux. La joie que beaucoup d'ex-premies ressentent après avoir brisé les liens n'est pas celle de leur libération, mais un dernier coup d'ego avant le début de la pourriture.

Il s'agit d'un affrontement classique de paradigmes. Pour le premie retranché, lorsqu'on parle d'exploitation et d'abus, c'est comme si on parlait Swahili. Lorsqu'on est sous son emprise, voir un marchand de tapis spirituel pour ce qu'il est vraiment n'est pas chose facile. Il m'a fallu trois événements 'destructeurs' : ma fille qui est entrée dans une secte (ce qui a provoqué le début de ma réflexion sur la psychologie sectaire), la venue de Lesley, la Princesse des Ténèbres (qui a martelé mes défenses sans remords, jusqu'à ce qu'elles s'effondrent en ruines), et EPO (qui m'a fourni les preuves douloureuses nécessaires au rejet de la personne la plus importante de ma vie).

Dans une telle conjonction, j'étais obligé (sous la menace d'une arme, métaphoriquement parlant) de retirer mes projections. Et une fois que ça commence, 30 années de dévotion peuvent s'effondrer assez rapidement. En bref, pour quitter une secte, il faut parfois passer par une crise. Les faits et la logique peuvent suffire si vous avez les pieds solidement sur terre. Si ça n'est pas le cas, ça ne suffira pas.

Récemment, j'ai eu l'occasion de dîner avec un premie fâché de mes écrits à propos de M. Il avait amené avec lui un ami non premie pour jouer le rôle du 'juge impartial', celui qui modérerait mes vues extrêmes, et qui - espérait-il - me ramènerait à la raison. L'ennui, c'est que lorsque j'ai commencé à énumérer quelques uns des plus grands succès de M (c'est à dire la liste de ses biens, son camouflage de l'histoire du pédophile), la mâchoire de son ami a commencé à tomber. Il a commencé à murmurer au premie des mots tels que : 'Mon pauvre, ça m'a l'air bien corrompu, tu devrais le reconnaître'. Après cinq minutes d'un énoncé de base, sa cause était perdue.

A un niveau, les premies savent très bien que la pile de preuves qui va à l'encontre des qualités spéciales et de l'innocuité de M est assez lourde, et, d'après mon expérience, il est rare qu'ils acceptent d'en discuter avec vous. (L'ami dont je viens de parler en est une brave exception.) Ce ne sont que les pauvres diables des équipes RP, et les obsédés du Net, qui vont oser prendre la défense de M. La majorité d'entre eux vont faire preuve d'une indifférence hautaine - bien qu'ils soient souvent en ébullition à l'intérieur. Je suspecte que la plupart des premies ne vont pas entamer le sujet précisément parce qu'ils sont capables de raison : et ils savent très bien que cette même raison pourrait les mener là où ils ne souhaitent vraiment pas se rendre.

Les premies, bien sûr, ne manquent généralement pas d'honnêteté, de réalisme, ni de bon sens : ils sont tout aussi éthiques que quiconque. Ils n'en manquent que lorsqu'il s'agit le Maharaji et du monde de la Connaissance : le 'Vrai Soi' qu'ils ont installé à la place du vrai soi.

Autrement dit : si on parlait à un premie des excès de Maharaji sans que l'identité de Maharaji soit énoncée, il ou elle serait révolté(e). Essayez de dire à un ami premie que vous participez à des séminaires sur l'immobilier, et que ces séminaires sont animés par un gourou du marché financier qui ne demande aucune rétribution, mais qui, de manière détournée, encourage les participants à lui donner de grosses sommes d'argent, qu'il profite sexuellement des participantes, qu'il pilote le jet le plus luxueux de la planète - équipé de toilettes en or, qu'il a couvert des viols d'enfants, qu'il prêche la maîtrise de soi mais qu'il est alcoolique, etc. Le premie va vous dire d'en partir au plus vite. Il va même peut-être vous suggérer d'aller consulter.

Essayez de lui rétorquer que vous allez continuer, parce que vous adorez ce que vous éprouvez en travaillant avec ce type et ce que vous éprouvez en sa présence. Si ce premie est vraiment un ami et qu'il se fait du souci pour vous, il ou elle va peut-être organiser une réunion avec votre famille pour tenter d'intervenir.

Révélez alors votre jeu : dites lui que tout ce que vous avez dit à propos du 'gourou financier' s'appliquait en fait à M. Regardez alors comment il va se défendre : la DCA, le lance-roquettes, le mortier. Vous finirez peut-être même par devenir celui qui va recevoir la Super Méga Bombe : on vous attribuera la folie et le mal. (J'y suis tellement habitué que c'est maintenant devenu une sorte de jeu : un phénomène fantasque dont il faut observer la dérive vers l'horizon, comme un vol de canards qui ne serait pas de saison.)

Il est très curieux de constater que toute cette attitude défensive est basée sur des contradictions. M a dit récemment (la vidéo en a été montrée dans chaque ville) qu'il n'est qu'une personne ordinaire, à qui 'on' (c'est à dire nous) a attribué un 'statut spécial', et qu'il peut faire des erreurs, et qu'il lui arrive d'en faire. Par ailleurs, en Inde, il affirme toujours qu'il est l'incarnation de Dieu - comme il le fait encore parfois, timidement, dans les pays occidentaux. Cette qualité 'spéciale' que les premies défendent est donc une chose qu'il nie - à peu près une fois sur deux.

A cause de son basculement verbal perpétuel et subtilement énoncé entre sa divinité et son humanité - un léger penchant vers la perfection, puis retour vers la faillibilité - le jeu de Maharaji durant le quart de siècle qui a suivi son époque de sauveur de l'humanité a été un jeu périlleux. D'un côté, il ne pouvait plus se permettre d'offenser le monde occidental en affirmant brutalement sa divinité. D'un autre côté, les premies dont la dépendance émotionnelle avait été établie au début des années 1970 - et qui n'étaient pas seulement ses disciples, mais pour la plupart, sa garantie financière - voulaient qu'il soit divin. C'était vraiment une mauvaise passe. Aliéner les vieux de la vieille, ou bien repousser les nouveaux ?

(Cette ambiguïté est bien résumée sur un T-shirt qui est apparu - avant de rapidement disparaître - à Amaroo en 1997. Il y était imprimé : 'Salutations aux Pieds de Lotus de l'Orateur Principal'.)

Le résultat de cette confusion irrésolue, c'est qu'il y a eu (et qu'il y a encore) des réorganisations, des internationalisations, des professionnalisations - ateliers de travail, stages et apprentissage de mantras RP. ('M ne reçoit aucune compensation financière d'EV'. 'M n'a jamais affirmé qu'il est Dieu.' …) Et pourtant, le costume de Krishna est toujours dépoussiéré de temps en temps ; les files de darshan sont secrètement réorganisées ; on fait pranam dans les Résidences et autres endroits tranquilles ; et jusqu'à ce jour (ça c'est ce dont on ne parle que rarement), deux fois par an, des centaines, et parfois des milliers de premies passent pas un trou de ver pour se retrouver en 1973. Sous l'égide de la Divine United Organisation (oui), ils se rassemblent avec des dizaines de milliers d'autres, ils passent la journée à dire jai satchitanand, ils passent des soirées à hurler des bhole shris, ils font la queue pendant des heures pour embrasser les pieds de Guru Maharaj Ji, ils se jettent face dans la poussière si son ombre menace d'apparaître derrière un volet de tente, ils chantent arti derrière une foule délirante de mahatmas, et ils écoutent Prem Pal Singh Rawat ouvertement fêté - comme dans l'ancien temps - comme le Seigneur de l'Univers, incarnation de Krishna et sauveur du monde. (Et tout cet infantilisme est effectué très simplement : ils vont juste à Delhi.)

Ce double jeu bizarre a porté des fruits étranges au fil des ans. Il oblige les premies à ne dire à leurs amis, aux aspirants, et même aux nouveaux premies qu'une moitié de l'histoire de Maharaji. (Comment les premies pourraient-ils attendre que leurs amis comprennent l'autre moitié, alors qu'ils ne la comprennent plus eux-mêmes.) Ce phénomène crée un secret institutionnel au sein d'Elan Vital. Et parce qu'il y a forcément des fuites tout le temps, ça envoie un étrange message mélangé et indistinct aux premies et au monde.

Comme je l'ai dit ailleurs, le message mélangé est une stratégie psychologique sans égale - et c'est le cœur battant du cadeau de M à ses premies :

* La Connaissance est un message mixte : Tout est en vous/Mais vous devez l'obtenir de moi. Trouvez votre moi/Embrassez mes pieds.
* Maharaji est le comble du message mixte : 'Je suis une personne ordinaire'/index.html'Pas une feuille d'arbre ne bouge sans mon consentement.'
* Elan Vital est un message mixte : on canalise tranquillement des millions de dollars de la poche des premies vers celle de Maharaji ; mais on dit sur le site Internet : 'Maharaji ne reçoit aucune compensation financière d'EV.'
* Toute l'épistémologie de la Connaissance est un message mixte. Un des mots clefs de M depuis le début, c'est la 'conscience'. Et pourtant, le propos de la C, c'est d'être de moins en moins conscient de ce corps et de cet esprit 'illusoires' (qui ne sont pourtant que notre seul bien à mon avis : même l'expérience de la Connaissance vient de notre cerveau) ; et la dévotion impose de rester profondément inconscient de la véritable nature de votre maître. Il est difficile de concevoir quoi que ce soit de plus éloigné de la véritable conscience. (La guerre est paix, la haine est amour. Ca vous dit quelque chose ?)
* En définitive, même notre histoire est maintenant une sorte de message mixte. Nous nous souvenons de lui lorsqu'il clamait aux cieux sa divinité, et qu'il nous demandait de 'tout lui soumettre'. Mais il semble maintenant qu'il n'ait jamais rien dit de tel.

Ces contradictions ne sont pas des accidents de parcours : elles constituent les fondations du monde de Maharaji.

Les messages mixtes de M sont au cœur des dysfonctionnements chroniques d'EV, parce que personne ne connaît jamais vraiment les règles. Ils sont au cœur de cet état de rabougrissement que tant de premies traînent avec eux, et qui n'est que transitoirement levé par un bon darshan ou un bon programme. (Ce qui, incidemment, installe un comportement classique de dépendance.) Ils sont aussi au cœur des propres contradictions de M - d'un côté un désir (même actuellement) de propager la Connaissance à travers le monde ; d'un autre côté, une terreur des médias, une circonspection vis à vis du public, et la peur de la libre circulation des informations. Un personnage public qui propage une notion de beauté intérieure ; une vie empoisonnée par l'abus de substances. Quand on internalise des messages mixtes, on devient son propre pire ennemi.

J'ai travaillé à la Résidence de Brisbane durant pratiquement toutes les années 1990, je n'ai donc pu éviter d'en être témoin. Mais il n'est pas nécessaire d'être si proche pour constater les anomalies qui tourbillonnent autour de Maharaji. Elles sont évidentes pour quiconque n'est pas ensorcelé. Au fil des années, certains amis m'ont périodiquement pris à part pour discuter de mon implication avec M. Ils pointaient des choses désagréables. On discutait des contradictions. On mettait à jour des hypocrisies. Mais je choisissais de rester possédé. Si toutes mes défenses échouaient, je restais dans un vague inatteignable. Aucune de ces 'intellectualisations' ne pouvaient expliquer l'expérience, ou contredisant Maharaji, je disais que c'était 'transcendent'. On ne peut expliquer ça avec le mental. Fin de la discussion.

En essence, ce genre de conversation ressemblait à ce qui suit :

Un ami ou un proche : Si ça marche comme un canard, et que ça fait coin-coin, qu'est-ce que c'est ?
Moi : C'est sûrement un canard.

Voltaire a fait cette remarque : 'Si Dieu nous a créé à son image, nous lui avons bien retourné le compliment.' Dans le sens où, sans auditoire, un comédien n'est pas grand chose, nous avons créé Maharaji. Nous avons envoyé les énergies de notre Dieu archétypal dans sa direction exclusive, et sans notre sincérité et notre amour, ça n'aurait pas valu plus qu'une poignée de haricots. Je suppose que c'est pour cette raison qu'il ne vaut rien de plus pour nous désormais.

J'utilise le terme 'archétypal' parce que je suis un peu jungien. Usez de vos propres mots. Pas besoin d'être adepte de Jung pour constater qu'il y a des besoins socioculturels de base que tous les êtres humains partagent, et que ce sont ces mêmes besoins qui sont projetés de la même manière sur les shamans comme sur les Présidents, quel que soit leur caractère personnel.

Pour aller un peu plus loin dans ce sens, ma propre conjecture, c'est que certains archétypes - comme le Dieu omniscient, le maître, le père - sont prévus (par l'évolution) essentiellement pour les enfants, ou peut-être pour certaines personnes qui n'ont pas bien grandi - afin qu'ils puissent garder la tête hors de l'eau, et que leurs gènes survivent. Et lorsque nous atteignons un certain stade de développement, nous sommes supposés nous en débarrasser. La triste réalité, c'est que beaucoup d'entre nous n'ont réussi à s'en débarrasser que trop tardivement.

Pourquoi ? Peut-être est-ce dû à la loyauté - ce à quoi les premies excellent. Il semble que nous n'ayons pas saisi que la loyauté n'existe qu'en tant qu'élément d'une éthique : le 'bon' n'est pas bon en soi. (Par exemple, personne que je connaisse n'admire la loyauté des membres du personnel de Saddam Hussein, de George Bush, ou de n'importe quel tueur de populations.)

Je suppose que la 'loyauté' pourrait être un trait de caractère qui a subsisté au cours des âges pour maintenir l'unité du clan. Il n'y a eu que 0.02% de modifications génétique chez l'homme depuis 40.000 ans. La confiance et la loyauté que nous avons manifestées en tant que premies étaient peut-être utiles pour maintenir l'unité tribale à la période glaciaire. Etant donné que l'unité du clan était essentielle, au cours de l'évolution, dans la plupart des environnements, la loyauté (et la confiance, l'obéissance, la soumission, etc) aurait pu être adaptative si nous avions été confrontés à certains comportements vraiment déplacés de la part de son objet.

Aujourd'hui, tout comme notre amour pour les glucides sucrés (qui étaient rares il y a 40.000 ans), de telles qualités peuvent devenir un grand danger pour notre bien-être. Les premies et les ex-premies (et peut-être une paire de milliards d'autres personnes) ont sacrifié des décades de leurs vies pour démontrer ceci.

Savoir que toutes ces années ont passé, c'est probablement ce qui empêche les premies d'affronter la triste réalité du comportement de Maharaji. (Faire le deuil d'une année perdue, c'est une chose ; pour la moitié d'une vie, c'est autre chose.) C'est aussi ce qui fâche les ex-premies.

J'étais encore premie il y a peu de temps, et je me souviens à quel point les premies ne comprennent pas la colère éprouvée par les ex-premies. Ils hochent la tête avec consternation en voyant les sites Internet 'dingues' ou 'toxiques', et se demandent quand ces personnes en auront fini avec les années 1970. Il y a quelque chose de juste dans leurs observations. Par nécessité, les ex-premies sont pris par le fossé qui existe entre :

1. Ne pas vouloir consacrer la seconde moitié de leur vie à détruire l'idole construite pendant la première moitié,
et
2. Le besoin de digérer ce qui doit être digéré.

Mais les premies devraient comprendre qu'une partie de la colère que les ex-premies ressentent, c'est envers eux-mêmes. D'un côté nous sommes indignés par les mensonges éhontés qui nous ont été dits. D'un autre côté, nous disons aussi - bien que nous soyons parfois timides à l'énoncer - que nous les avons crus.

Le plus triste, c'est que la plupart d'entre nous étions des enfants, et ne connaissions rien de mieux. On pourrait dire que parce que nous avons été manipulés et endoctrinés, M en est 100% responsable - et que nous n'y sommes pour rien. Mais la même logique dit que M lui-même - la plus jeune et la plus complète victime de tous - ne peut en être responsable.

En dépit de cette colère récurrente, je ne connais pas beaucoup d'exes qui sont obsédés par M. La plupart partent tranquillement, et ne viennent jamais ici. Où sont passés les 50.000 disciples des années 1970 ? Otez de ce chiffre les 8 ou 9.000 qui ont assisté aux programmes de Long Beach à la fin des années 1990. Puis (en étant extrêmement généreux) enlevez encore 8 ou 9.000 qui n'ont pas pu venir à Long Beach. Puis ajoutez les milliers qui sont allés et venus depuis les années 70. (Un chiffre inconnu.) Ca vous laisse au moins 40.000 ex-premies aux seuls USA. Plus vraisemblablement 60 ou 70.000. 99,9% ne sont manifestement pas ici.

Pour la plupart, les ex-premies vivent leur vie. Quelques uns, pourtant, essaient de resituer les choses. La vengeance joue peut-être un rôle, ce qui est compréhensible. (On peut adoucir ce terme en parlant de 'justice'.) Il y a aussi la délectation de la découverte des secrets. (Elan Vital en a encore beaucoup, on peut avoir la certitude de continuer à n'en pas manquer.)

Plus important est le désir de mettre à nu les réalités qui nous ont été soigneusement cachées, afin que d'autres puissent les regarder - avec les yeux ouverts, en tout cas que la possibilité leur soit offerte, alors que nous en avons été plus ou moins empêchés, pour mettre fin au voyage.

De quelles réalités s'agit-il ?

La réalité que Maharaji a couvert des actes de pédophilie dans son organisation, ce qui a entraîné encore plus de viols et d'abus d'enfants. La réalité que, d'après les deux premies qui ont été les plus proches de lui durant l'essentiel des années 1970 et 1980 - Mishler et Dettmers - il est un alcoolique. La réalité que son organisation est régulièrement sans le sou, alors qu'il est multimilliardaire. La réalité qu'il rend généralement les autres responsables de ses nombreuses erreurs - l'histoire du cycliste qu'il a tué à Delhi en étant un des exemples les plus horribles. La réalité qu'il brutalise fréquemment et furieusement ses proches lors de ses accès de colère. La réalité que son 'lignage' est contrefait. La réalité qu'en dépit des expériences extraordinaires, mais transitoires, de méditation, de darshan etc, la vie après la Connaissance - oui, la véritable expérience intérieure de soi - est plus agréable qu'avec la C.

Les scandales qui précèdent (ainsi que bien d'autres, malheureusement) sont bien établis, et des témoignages de première main sont disponibles ici sur ex-premie.org. Pour ma part, j'ai remonté la piste (comme on dit en jargon journalistique) des sources de ces affirmations, et je les ai interrogées pour mon article de l'an passé.

Ces scandales ont été un facteur important dans ma décision de quitter M - ils m'avaient été cachés pendant trois décades : je me demande pourtant si ma maturation n'en est pas la cause.

Curieusement, on peut faire un parallèle entre l'entrée et la sortie dans le monde de la C. Ces deux moments sont des changements de paradigmes : pas un simple changement immédiat de croyances, mais celui de toute une structure de suppositions (dont beaucoup datent d'avant la C) - parfois même une vision globale de la vie - sur laquelle ces croyances se sont construites.

Il se produit aussi une grande 'ouverture' intérieure : des moments de haha sans fins, - tout comme lorsqu'on reçoit la C.

Et il y a souvent aussi une modification de votre environnement social . Lorsque vous êtes entrés, vous avez peut-être fui des amis non premies. Et maintenant, selon votre notoriété, quelques uns de vos amis premies vont vous envoyer des messages haineux, ils vont cesser toute communication, ou simplement ne plus répondre à vos appels (bon débarras de toutes façons).

Certains non premies (c'est à dire pratiquement toute l'espèce humaine, comme vous allez vous le rappeler) qui gardaient autrefois leurs distances avec vous, vont cesser de le faire. Vous serez peut-être même assiégé par des personnes qui voudront vous livrer toutes leurs pensées sur leurs amis premies.

Une de mes constatations favorites - assez bizarre - sur ce qui se passe 'après', c'est que certaines vieilles fables divines me sont apparues sous un nouveau jour. J'ai déjà mentionné quelque part cette histoire du faux gourou qui se réincarne en serpent, et qui est dévoré par ses disciples réincarnés en fourmis : une métaphore pas si mauvaise que ça pour les ex-premies activistes et les dommages qu'ils ont causé à leur maître passé.

Il y a aussi cette autre histoire hindoue, à propos du voleur qui avait interdit à son fils d'écouter le satsang. Mais le fils en a entendu juste une phrase, et il fut accroché. D'une manière similaire, il suffit parfois d'un seul détail - une simple phrase prononcée par un premie - pour ouvrir la porte à un monde de questions, à des journées de lecture du site EPO, à des heures de questionnement, jusqu'à la sortie finale.

Pour un premie avec qui j'ai parlé récemment, ce fut la couverture de l'affaire Jagdeo par Maharaji, que j'avais mentionnée à la fin d'une conversation sur d'autres sujets. Pour un autre, ce fut le yacht de 7 millions de dollars. Ces petites gouttes de vérité précipitèrent une sorte de raz de marée, et l'eau finit par déborder du seau. (Une autre métaphore de Maharaji.)

Les similitudes entre les changements de paradigmes à l'entrée et à la sortie de la secte sont nombreuses. La plus frappante, c'est ce sentiment d'entrer dans un monde nouveau, en confiance, et face à de nouvelles possibilités. (Je me souviens bien de ce sentiment au moment où je suis entré dans le monde de la C.)

D'une façon plus générale, ce que je recherche, c'est la satisfaction, la réussite et le bonheur - tout comme les premies. J'ai reçu la Connaissance pour cette raison. Et c'est pour cette raison que j'ai quitté la Connaissance, Maharaji, et sa boîte à malices vide.

Il y a quelques jours, j'ai discuté avec un ami d'Amaroo, et je lui ai dit que j'étais dans ma tête (garanti, 24 carats certifiés) depuis maintenant 3 ans, 24h sur 24, 7 jours sur 7. Et que ça ne m'avait causé ni confusion ni tristesse, mais un sentiment de satisfaction et d'amélioration. C'est vrai : je me sens davantage moi-même, mieux défini en tant qu'individu, avec une meilleure idée de moi, et beaucoup plus d'estime pour moi. Je suis aussi d'humeur plus égale : je n'oscille plus entre les hauteurs de la méditation et les regrets de ne pas être 'dans cette endroit', et ainsi de suite ; juste un état d'équilibre. Et pas un endroit d'où je dois surtout remercier une personne qui se trouve à Los Angeles, ou quelque part dans les cieux. Qu'y a-t-il de si mal à résoudre soi-même ses problèmes ? Est-ce particulièrement sanctifié si un Dieu, un dieu, un gourou ou un thérapeute supervise cette opération ?

Mes souvenirs sont comme un musée, et j'ai l'impression qu'un certain Ragondin bouffi va s'y retrouver dans un coin. Et bien c'est ainsi : il y a des gens bien pires que lui dans ce monde.

Pour avancer, il faut regarder au dehors, pas à l'intérieur, et vers l'avant, pas vers l'arrière. Le paradoxe, c'est que pour pouvoir le faire - il faut comprendre ce qui est arrivé.


(D'autres textes ont été écrits par John. Ils sont ici.)

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